
Une avalanche de carreaux, de fleurs, de volants, de vestes très épaulées… C’est une néobourgeoise, féminine et puissante, qui a dominé la semaine de la mode parisienne – dernier volet des défilés automne-hiver 2019-2020.
Le défilé Chanel s’est déroulé le 5 mars, au Grand Palais, transformé pour l’occasion en station de sport d’hiver. Un émouvant hommage a été rendu à Karl Lagerfeld. Pixelformula/Sipa
Le 5 mars, dernier jour du marathon des Fashion Weeks, et plus particulièrement de celle de Paris. Devant le Grand Palais, une foule se presse pour le défilé qui fait sensation chaque saison : celui de Chanel. Comme d’habitude ? Pas vraiment. C’est le cœur lourd que clientes, journalistes, célébrités, professionnels du secteur viennent rendre hommage à Karl Lagerfeld, le légendaire directeur artistique décédé le 19 février. Et cette collection automne-hiver 2019-2020 est la dernière que le créateur a réalisée avec Virginie Viard, son bras droit qui lui succède aujourd’hui. Après le supermarché, la brasserie parisienne, la plage, c’est l’image d’Epinal d’une station de ski avec chalets fumants, neige (synthétique) et skis siglés qui accueille les invités, affairés à trouver le meilleur cadrage pour un selfie.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le jour où Karl Lagerfeld est devenu une superstar
Une fois tout le monde assis, le moment devient solennel : une minute de silence, puis la diffusion d’un enregistrement de la voix de Karl Lagerfeld, et un défilé émouvant, tant par la beauté des vêtements présentés que par la nostalgie, celle provoquée par la disparition d’un créateur que toutes les générations ici présentes ont connu. C’est une standing ovation, longue et émue, qui accompagne le final mené par des mannequins en larmes, car plusieurs d’entre elles ont grandi avec Lagerfeld. Et alors que, habituellement, le défilé à peine achevé, la foule se précipite vers la sortie, ce jour-là, nul ne semble vouloir mettre fin à ce moment de mode historique.
Premiers pas de créateurs
C’est toujours avec un mélange d’excitation et d’appréhension qu’on assiste au premier défilé d’un créateur. Et plusieurs débutaient cette saison dans une nouvelle maison. Nina Ricci a eu l’audace de confier sa direction artistique au lauréat du Grand Prix du Festival de la mode et de photographie de Hyères 2018 : le duo néerlandais Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter, qui a déroulé un vestiaire poétique et moderne.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les prix de jeunes créateurs, des tremplins vers la gloire
Autres premiers pas réussis, ceux de Rokh, gagnant 2018 du Prix Spécial LVMH, qui a séduit avec ses silhouettes déstructurées ; Lanvin (après les départs d’Alber Elbaz en 2015, Bouchra Jarrar en 2017, et Olivier Lapidus en 2018) a finalement recruté Bruno Sialelli, qui travaillait depuis 2016 avec Jonathan Anderson chez Loewe. Dans la veine du créateur britannique, le Français de 31 ans a livré une collection empreinte de codes modernes.Lire aussi Doublet gagnant au Prix LVMH 2018
Quant à Lacoste, récemment séparé de Felipe Oliveira Baptista qui lui a offert son ticket d’entrée dans la mode créative, c’est Louise Trotter, anciennement Joseph, qui a donné une nouvelle impulsion aux codes maison (imperméable en Nylon, pull de tennis en grosse maille, crocodile). Résultat : tout est là, mais tout est différent. En somme, du sang neuf pour la prochaine saison.
La traîne en majesté
Longtemps réservée aux robes de mariées ou aux tapis rouges, la traîne a balayé les podiums cette saison. Sur une robe noire couvrante de Valentino, très échancrée chez Off-White, et graphique chez Balmain où, loin d’alourdir la silhouette, elle la mettait au contraire en majesté.
Maquillage tape-à-l’œil
Après avoir habillé les paupières supérieures de fards de couleurs vives ou d’eye-liner, les maquilleurs s’attaquent désormais à son double inférieur. Peter Philips, à la tête du maquillage chez Dior, a ainsi choisi de dessiner au crayon noir l’ombre des cils sous les yeux, et Dries Van Noten y a fait déborder des paillettes de couleur. De quoi ringardiser l’anti-cernes.
A mots découverts
« Vegan », « Fur Free Fur » ou encore « SOS » avec un globe terrestre à la place du O. Sous la houlette de la maquilleuse Pat McGrath, les mannequins de Stella McCartney ont défilé avec des tatouages éphémères dessinés sur le visage, le cou, les doigts, les oreilles. Un écho à l’engagement de la créatrice britannique qui a lancé la campagne écolo #ThereSheGrows contre la déforestation de l’écosystème de Leuser, en Indonésie.
Langage fleuri
C’est ce qu’on appelle un marronnier dans le monde de la presse, un thème qui revient chaque année. Ainsi en mode, certains motifs disparaissent et réapparaissent-ils au gré des saisons. C’est le cas des fleurs, traitées façon Liberty chez A.P.C., sur une robe plissée chez Givenchy, un kimono chez Stella McCartney ou en version moins abstraite chez Miu Miu.
Des bijoux en symétrie
Alors que l’époque est à la déstructuration des vêtements, les bijoux, eux, jouent un effet de stricte symétrie. Plusieurs silhouettes montraient ainsi les deux poignets accessoirisés de façon analogue, avec deux manchettes identiques chez Chanel, trois bracelets similaires de chaque côté chez Hermès, sans oublier une manchette et des joncs enfilés dans le même ordre chez Chloé.
Epaules larges
A son apogée dans les années 1980, le power dressing, ce vestiaire censé donner puissance et assurance à celle qui le porte, revient dans les collections portées par les néoféministes. Pour signifier l’image d’une femme forte, les créateurs ont travaillé la carrure, et surdimensionné les épaules, comme sur ce manteau Saint Laurent, cette veste Lemaire et cette blouse Isabel Marant.
Le retour de la tresse
Autrefois connotée « fille de bonne famille », la tresse a fait son retour sur les podiums. En version classique, dévergondée avec une calotte en cuir chez Louis Vuitton ou repliée sur elle-même comme un catogan chez Hermès, sans oublier les nattes minutieusement collées, parées de bijoux brillants chez Paco Rabanne.
Le sac comme un doudou
Accessoire essentiel, et donc sans cesse réinventé, le sac prend, cette saison, la forme d’un doudou, tout mou, à serrer contre soi. En version graphique chez Off-White, à fines rayures banquier chez Dries Van Noten et matelassée chez Maison Margiela.
Culture clubbing
Autrefois les défilés se déroulaient dans un salon chic baigné de lumière où les mannequins étaient annoncés dans un silence de cathédrale. Un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, puisque les défilés spectacles sont désormais légion et que certains extirpent carrément les invités de leur zone de confort.
Alors que Saint Laurent les éblouit avec des jeux de lumière, Marine Serre les convie dans une pénombre enfumée, éclairée aux rayons laser, tandis que Balenciaga déconseille l’entrée aux épileptiques. Quant à Givenchy, il recrée l’ambiance d’une boîte de nuit en plein Jardin des plantes avec musique club aux décibels peu raisonnables. De quoi être nostalgique ?
Carreaux d’as
Il est des saisons où un même motif se retrouve sur plusieurs podiums, comme s’il flottait dans l’air du temps. Pour l’automne-hiver 2019-2020, ce sera le carreau. En version vichy sur un costume Paco Rabanne, tartan chez Aalto, quadrillé chez Chloé, en superposition chez Rokh, et revisité dans des lignes irrégulières chez Jacquemus. Dior en a même fait le fil conducteur de sa collection, avec une trentaine de silhouettes à carreaux, dont certaines de la tête aux pieds.
Label bourgeoise
Après avoir tout fait pour séduire les millennials, le luxe se tourne (à nouveau) vers la bourgeoise. Deux maisons se sont emparées de cette figure, en livrant chacune des interprétations très différentes. Jupe-culotte, bottes en cuir bordeaux, veste à carreaux… Hedi Slimane, chez Celine, en a imaginé une version très 16e arrondissement, avec un vestiaire impeccable inspiré des années 1970, qui ne laisse planer aucun doute quant à son futur succès commercial.
Dans un autre genre, Balenciaga a passé la bourgeoise au prisme de son miroir déformant. Jupe en tweed, escarpins pointus, blouse en soie, tous les codes sont là, mais twistés pour un effet à la fois familier et étrange. Après le sacre du streetwear, assisterait-on au retour en grâce du vestiaire BCBG ?
Jeux de damier
Le damier plaît à la mode. Déjà en 1888, Louis Vuitton lançait une toile à carreaux devenue aujourd’hui l’une de ses signatures. Chez le maroquinier français, le motif bicolore revient cette saison sur une jupe, et a également été adopté par Loewe sur un manteau et par Akris sur un pull. Plus inattendu que les rayures ou les pois.
La fantaisie du volant
Avant d’être en boutique suspendu à un cintre, le vêtement est d’abord révélé sur les podiums, en mouvement. Et pour faire de l’effet, plusieurs créateurs ont utilisé cette saison la fantaisie du volant. Sur une robe Nina Ricci, large et aérien, il caresse le visage de la mannequin, tandis que, chez Balenciaga, il s’accumule sur une blouse sophistiquée. Chez Saint Laurent, le volume descend d’un étage pour habiller de plusieurs rangées de volants une longue jupe en cuir.